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Marché de la diffusion en continu

publié 10/17/2019

Par Ed Henderson

En février 2007, convaincu que la diffusion par Internet ne serait jamais quelque chose de majeur, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) annonçait une ordonnance d’exemption (C-58) que l’on appelle désormais exemption numérique portant sur les contenus transmis par Internet. Cette exemption signifiait qu’Internet ne serait pas considéré comme un diffuseur et ne paierait donc pas de taxes. Les propriétés étrangères ne seraient pas soumises à la réglementation et il n’y aurait aucune obligation pour elles de mettre en vedette des contenus canadiens ni de contribuer financièrement, à l’instar de tous les autres diffuseurs, à la création de contenus canadiens.

Cela a permis aux diffuseurs Internet de rire tout au long du trajet qui les conduit à la banque.

Le gouvernement canadien reconnaît depuis longtemps que la proximité des États-Unis constitue une menace à notre existence culturelle. Depuis le tout début du 20e siècle, notre gouvernement cherche des façons de protéger l’unicité de la culture canadienne. En 1936, le gouvernement fédéral a adopté la Loi sur la radiodiffusion qui établissait un espace où les voix canadiennes pourraient être entendues partout au pays. Depuis 1957, le gouvernement canadien a réglementé la propriété étrangère des radiodiffuseurs canadiens afin de la limiter à 20 %.

La réglementation imposant des quotas de contenus canadiens à la télévision (adoptée en 1961) et à la radio (en 1970) ont permis de bâtir encore davantage notre culture à un point tel qu’à partir des années 70, les artistes canadiens ont pu jouir d’une véritable carrière au Canada alors qu’auparavant, la plupart devaient d’exiler pour espérer réussir.

Aujourd’hui, la présence de plus en plus dominante d’un Internet déréglementé signifie que l’histoire se répète. On voit de nouveau des artistes canadiens quitter le pays afin de lancer leurs carrières artistiques.

Le résultat net est que nous perdons des emplois dans tous les secteurs des arts et des médias. Nous perdons également des contenus et des programmes canadiens.

Mais les créateurs, interprètes et éditeurs canadiens ne sont pas les seuls touchés par un Internet déréglementé. À mesure que la diffusion par Internet prend de l’ampleur, les médias traditionnels du Canada ont également souffert : les journaux, la télé, la radio et le câble ont vu leurs revenus publicitaires diminuer année après année. Les revenus de la télévision conventionnelle sont passés de 1,984 milliard $ en 2011 à 1,411 milliard en 2018, c’est une diminution de presque 30 %. Cela s’est traduit par des pertes financières annuelles de 7 millions $ en 2012 pour atteindre 144 millions $ l’an dernier — un déficit total sur sept ans de 675 millions $. Les revenus de la radio commerciale ont atteint un sommet de 1,6 milliard $ en 2013 avant de retomber à 1,49 milliard $ en 2018, une diminution de 7 %.

Le résultat net est que nous perdons des emplois dans tous les secteurs des arts et des médias. Nous perdons également des contenus et des programmes canadiens.

Par ailleurs, ces pertes de revenus se traduisent également par une réduction des dépenses pour ces productions. Les producteurs ont moins d’argent pour payer les créateurs. Ces producteurs demandent de plus en plus les droits d’auteurs et les redevances qui leur sont dues — un effet secondaire sûrement inattendu de cette exemption numérique.

Pendant ce temps, les diffuseurs Internet — la plupart basés en Californie — engrangent des milliards de dollars. Les revenus des services de contournement (over-the-top services) sont passés de 115 millions $ en 2011 à 1,3 milliard $ en 2018 — une augmentation de 1130 % — et les prévisions sont de 2,351 milliard $ en 2022. La vaste majorité de ces revenus quittent le Canada.

Dans leur livre The Tangled Garden (publié chez James Lorimer & Company Ltd., 2019), Richard Stursberg et Stephen Armstrong proposent une solution toute simple à ce problème : abroger l’exemption numérique.

Je les cite : « La culture est un secteur d’une importance incroyable au Canada. Selon les chiffres du gouvernement, il représente près de 54 milliards $ par an et fait travailler 650 000 personnes. Cela signifie que ce secteur est presque deux fois plus gros que le secteur de l’agriculture, des forêts et des pêcheries combinés. Il représente le double du nombre d’emplois dans les secteurs des mines, du pétrole et du gaz. »

Stursberg et Armstrong décrivent de manière éloquente la vitesse vertigineuse des pertes du secteur culturel canadien : « À partir de 2010… une grande partie de ce qui avait été acquis a commencé à s’effriter. La puissante industrie des journaux a dû se battre pour sa survie et a congédié ses journalistes et fermé ses bureaux régionaux d’un bout à l’autre du pays. La très profitable industrie de la télévision a commencé à perdre de l’argent. Les navires de CTV, Global et CityTV, les puissances économiques du secteur des médias privé et les plus importants acheteurs d’émissions dramatiques et d’humour, prenaient l’eau dès 2012. Les secteurs des magazines et du cinéma ont également été entraînés dans le maelstrom créé par les FAANGS. »(Facebook, Amazon, Apple, Netflix, Google)

Il est urgent que le gouvernement intervienne.

Abroger l’exemption numérique ne coûtera vraisemblablement rien au gouvernement et aux citoyens canadiens. Selon Stursberg et Armstrong, « appliquer les taxes de vente, abolir les crédits d’impôt pour les filiales étrangères et éliminer le vide juridique entourant l’application de C-58 génèreront suffisamment d’argent » pour protéger les contenus canadiens dans le marché numérique.

« Ces mesures n’ont rien de nouveau ou d’étrange. Ce sont simplement une extension des règles qui ont, historiquement, guidé les industries de la radiodiffusion et des journaux. Elles exigent des FAANGs qu’elles se soumettent aux mêmes régimes fiscaux que les médias traditionnels, qu’elles effectuent les mêmes contributions pour la production de contenus canadiens et qu’elles respectent les mêmes normes de civilité et de transparence que les journaux et les radiodiffuseurs. »

 Il est urgent que le gouvernement intervienne. Les auteurs nous mettent ainsi en garde : « ces changements aux politiques… doivent être mis en place dès maintenant. La situation financière des médias traditionnels est si précaire qu’ils ne pourront pas tenir le coup encore très longtemps. »

Ces changements tout simples doubleraient pratiquement le soutien offert aux industries culturelles canadiennes en plus de générer des revenus fiscaux additionnels pour le Canada. Selon l’hypothèse de Stursberg et Armstrong, l’abrogation de l’exemption numérique et le fait de traiter les diffuseurs Internet en tant que tels — des diffuseurs — les 100 millions $ que Netflix a dépensés pour des productions canadiennes en 2017 auraient alors été de 230 millions $ et auraient représenté 320 millions $ en 2021.

L’Union européenne est passée à l’action. Elle a récemment adopté une loi visant à soutenir son économie culturelle florissante en appliquant aux diffuseurs Internet les mêmes réglementations auxquelles les radiodiffuseurs sont assujettis.

Le Canada doit lui emboîter le pas. Il faut traiter Internet comme le diffuseur qu’il est. Il faut le réglementer et exiger qu’il fasse sa part pour soutenir et diffuser les contenus canadiens.

L’existence culturelle du Canada en dépend.

Une version de l’éditorial d’Ed Henderson a été publiée dans l’édition du 15 octobre 2019 du Globe and Mail.

À propos d’Ed Henderson

Trois raisons pour lesquelles un membre SOCAN doit se réjouir

publié 09/16/2019

Par Diane Tell

1 – Drake est membre de la SOCAN.
Le titre d’un article qui commence par : « 3 raisons pour lesquelles » et se termine par le nom d’une super star est, je l’avoue, un peu racoleur, mais j’ai voulu attirer votre si chère et trop souvent volatile attention. C’est réussi non ? Vous connaissez la fameuse citation de Groucho Marx ? « Jamais je ne voudrais faire partie d’un club qui accepterait de m’avoir pour membre ». À l’inverse, jamais je n’hésiterais à faire partie d’une société à laquelle DRAKE accepterait de confier ses droits d’auteurs ! Avec ses 20 millions d’écoutes en moyenne par jour sur SPOTIFY, ses 19 millions d’abonnés et 7 milliards de vues cumulées sur YouTube, pour ne citer que 2 preuves de son immense succès, le jeune homme de Toronto aurait pu céder au chant des sirènes américaines pour toujours et pourtant, il est des nôtres. Sans avoir accès aux secrets du dieu du Rap, je peux induire qu’il y trouve son compte. Ce qui est bon pour DRAKE est bon pour moi et pour notre société tout entière.

2 – La SOCAN nous appartient.
J’écris « notre société », car la SOCAN est à nous. Ni une organisation gouvernementale, ni la propriété d’actionnaires, la SOCAN est une coopérative, c’est à dire, une société appartenant à ses membres, plus exactement un groupement économique fondé sur le principe de la coopération, dans lequel les participants, égaux en droit, sont associés pour un genre d’activité visant à satisfaire les besoins de travail ou de consommation en s’affranchissant de la domination du capital.  Le groupe Blackstone fit l’acquisition en 2017 de la SESAC, l’une des plus anciennes sociétés de gestion collective de droits d’auteur en Amérique, elle-même propriétaire de Harry Fox Agency (société de gestion de droits de reproduction mécanique fondée en 1927). Le saviez-vous ? Que mon petit fonds de commerce n’appartienne pas à l’un des plus puissants fonds d’investissement de la planète me convient parfaitement. Pas vous ?

3 La SOCAN, avocate du diable est dans les détails.
Au Canada, petit détail, le droit d’auteur dépend de deux ministères à priori diablement opposés : Patrimoine canadien et Innovation, Sciences et Développement économique Canada (ISDE). Afin de ne commettre aucune bévue, je me permets de citer les versions officielles de leurs missions à portée de tous sur le site du gouvernement du Canada. Patrimoine canadien et ses organismes du portefeuille jouent un rôle vital dans la vie culturelle, civique et économique des Canadiens. Les arts, la culture et le patrimoine représentent 53,8 milliards de dollars en activité économique et emploient plus de 650 000 personnes dans de nombreux secteurs d’activité tels que le film et la vidéo, la radiodiffusion, la musique, l’édition, les archives, les arts de la scène, les établissements du patrimoine, les festivals et les célébrations. Les lois sur le droit d’auteur et sur la radiodiffusion, d’après ce que l’on peut lire sur le site, dépendent de ce ministère. Oui, mais voilà… Le portefeuille de l’Innovation, Sciences et Développement économique se compose des ministères et organismes suivants : Agence canadienne de développement économique du Nord (CanNor), Agence de promotion économique du Canada atlantique (APECA), Agence fédérale de développement économique pour le Sud de l’Ontario (FedDev Ontario), Agence spatiale canadienne (ASC), Banque de développement du Canada (BDC), Commission du droit d’auteur Canada (CDAC) Etc… Ce ministère, toujours selon le site officiel, est également responsable de la Réglementation de la radiodiffusion et des télécommunicationsLicences de radiodiffusion, de distribution et de spectre, normes de télécommunications, certification et plus. Et plus vous dites ? Non merci. J’aimerais bien que l’on m’explique comment Monsieur Industrie et Madame Patrimoine arrivent à s’entendre sur la garde de leur progéniture : les contenus et leurs créateurs. Mais j’ai autre chose à faire. Des chansons à écrire, un spectacle à préparer, un post à publier sur Instagram… Je laisse les experts de la SOCAN jongler avec ce puzzle que j’appellerais « le paradoxe du contexte canadien du droit d’auteur ».

Je suis très fière d’être membre de la SOCAN et de son conseil d’administration pour ces raisons et beaucoup d’autres. La SOCAN est démocratique, paritaire, innovante et l’une des sociétés de gestion collective les moins chères du monde. D’audacieux outils sont déjà en place ou en cours de développement pour assurer une meilleure efficacité dans la collecte et la répartition de nos droits. Un nouveau portail destiné aux membres sera opérationnel d’ici la fin de l’année. Vous n’en croirez pas vos yeux ! Totalement métamorphosée par la révolution numérique, l’industrie de la musique peine à s’affranchir d’anciens modèles d’affaires. La SOCAN se réinvente constamment, s’investit à fond pour offrir de nouveaux services comme la gestion du droit de reproduction mécanique avec l’acquisition de la SODRAC pour point de départ. Je me réjouis de faire partie de la famille SOCAN. Et vous ?

À propos de Diane Tell

Les mille et un gages imprévisibles du succès d’une chanson

publié 08/7/2019

Par Patricia Conroy

Créer une chanson géniale n’est que le début.

Il faut l’acheminer à l’interprète qui lui donnera des ailes.

Puis il y a la magie qui se produit des fois en studio, un bon vendredi après-midi, avec un groupe de musiciens merveilleux et inspirés, qui “saisissent” la chanson du premier coup et lui donnent exactement le son qu’il lui faut.

Il y a aussi le réalisateur ou la réalisatrice qui le savait d’avance en sélectionnant ces interprètes.

L’ingénieur est génial, la chanson sonne juste.

Ensuite, grâce à un coup de chance, la chanson fait l’objet d’un single qui joue dans certaines stations de radio.

Puis elle tombe dans les oreilles de quelqu’un qui quitte la maison pour de bon dans sa voiture… ou de quelqu’un qui s’apprête à entrer dans une chambre de motel pour une rencontre illicite… ou d’une mère célibataire qui s’y raccroche parce qu’il ne lui reste rien d’autre.

Chacune de ces personnes s’attache à la chanson pour des raisons différentes, étranges et réelles, et, avant longtemps, ton œuvre prend son envol et commence à se hisser dans les palmarès.

Puis c’est le succès.

Tu attrapes ta guitare et écris une autre chanson.

L’écriture de chansons, c’est une passion, et, ces temps-ci, j’essaie de créer des choses qui ont une âme.

Certains jours, toutefois, la magie n’est pas au rendez-vous, et c’est une chose qu’on ne peut pas improviser.

Le secret est peut-être de ne jamais cesser d’aller au puits.

Écoute de la musique qui nourrit ta passion.

Les idées viennent de partout : une mélodie, une expression, un film, un panneau publicitaire, un autocollant aperçu sur la camionnette arrêtée devant ta voiture à un feu rouge…

Il faut chercher des histoires, en inventer. Continue de regarder et d’écouter.

Ralph Murphy m’a raconté un jour une anecdote concernant Harlan Howard. Il m’expliquait comment celui-ci se rendait presque tous les jours dans sa brasserie locale pour le 5 à 7, juste pour écouter les conservations des gens. C’est là qu’il a trouvé plusieurs de ses meilleures idées de chansons… dans la vraie vie, en écoutant du vrai monde.

La chanson géniale, c’est là qu’elle commence. Bonne chance, et amuse-toi bien!

Ce qu’on ne ferait pas pour enregistrer un album

publié 07/29/2019

Par Lisa Patterson

Avez-vous déjà fait quelque chose de radical pour financer un album ? Moi, oui. Je partage mon histoire publiquement pour la toute première fois.

On m’a offert un contrat de trois mois comme saxophoniste dans un groupe à Dubai. En tant qu’auteure-compositrice qui joue du matériel original, je n’aurais d’ordinaire pas considéré une telle offre, mais j’avais besoin d’argent pour financer mon prochain album. C’était d’autant plus attrayant que le contrat se déroulerait dans un pays désertique alors qu’au Canada, ce serait l’hiver, que toutes mes dépenses étaient payées et que je passerais trois mois à jouer des classiques du répertoire soul avec un groupe de musiciens hors pair. Un contrat de rêve, non ? Ça l’était, jusqu’à ce que la dure réalité nous rattrape et que le consul général du Canada doive sortir le groupe de prison.

Notre scène se trouvait dans le Ramada Continental Hotel, l’une des dizaines d’hôtels de Dubai. Les clients étaient un mélange d’entrepreneurs expatriés, d’habitants du pays, de touristes et de prostituées. Chaque musicien avait sa propre chambre spacieuse dans l’hôtel – notre chez-nous pour les trois prochains mois. Ma chambre avait un coffre-fort où j’ai caché mon passeport, mon billet d’avion et mes cachets en devises américaines.

Après un mois, certaines difficultés ont commencé à se manifester. L’hôtel a commencé à limiter la nourriture que nous pouvions consommer, nous faisait payer nos breuvages durant nos prestations et interrompait le service téléphonique dans nos chambres. Je recevais régulièrement des propositions de voitures ou de bijoux en échange de faveurs sexuelles. Les clients-spectateurs manifestaient ouvertement leur racisme et leur classisme. Nos prestations étaient longues et toujours pareilles, et ce, six soirs par semaine.

En raison des tensions grandissantes entre l’hôtel et les membres du groupe, nous avons demandé à notre agent de spectacle de nous trouver une autre salle pour le dernier mois du contrat, ce qui fut fait. Contractuellement, toutefois, nous avions le droit de continuer d’habiter le même hôtel. La nouvelle salle était à 20 minutes en voiture, donc chaque soir, une minifourgonnette venait nous chercher pour nous reconduire à cette salle et nous ramener à l’hôtel à la fin de la soirée.

Un soir, l’hôtel a passé un coup de fil à la salle, car notre spectacle finissait à 2 h du matin, pour dire d’attendre sur place et que toutes nos affaires nous seraient livrées avant de nous escorter vers un appartement. Quel choc ! Comment pouvaient-ils vider nos chambres aussi rapidement ? Et en notre absence ? Nous étions inquiets au sujet de nos biens placés en sécurité dans des coffres-forts, alors nous nous sommes tous rendus à l’hôtel en taxi.

Des agents de sécurité se trouvaient dans le foyer de l’hôtel, mais nous étions pacifiques. Après une longue attente, le propriétaire de l’hôtel s’est présenté et nous a expliqué que l’hôtel avait été surréservé en raison du Dubai Shopping Festival — littéralement un festival du magasinge pour gens riches — et ils avaient besoin de nos chambres.

C’est au moment où le leader du groupe a demandé à ce que l’on nous remette nos précieux biens que les choses se sont envenimées. Certains d’entre nous avons réussi à nous faufiler afin d’aller vérifier si nos clés de chambres fonctionnaient toujours. La mienne n’a pas fonctionné, mais celle de notre batteur, oui, et il a trouvé un homme endormi dans ce qui était sa chambre, en principe. J’ai vraiment commencé à m’inquiéter : qu’était-il arrivé avec tout cet argent comptant que j’épargnais pour enregistrer mon album ? Et mon billet d’avion ? Et mon passeport ?

Dans le foyer, les tractations se poursuivaient, et je me suis dirigé vers la réception afin de leur demander s’ils avaient les numéros de téléphone des consulats locaux. Ils me les ont donnés et il était environ 3 h du matin lorsque j’ai composé un numéro. Une personne m’a répondu, mais elle était à Ottawa, où il était huit heures plus tard qu’à Dubai. J’avais composé la ligne d’urgence de notre capitale nationale pour les Canadiens à l’étranger. J’ai résumé la situation et le représentant à l’autre bout du fil m’a dit qu’il aviserait le consul général du Canada à Dubai dès qu’il le pourrait ce matin. J’ai griffonné le numéro de téléphone et j’ai caché le bout de papier dans ma chaussure.

L’hôtel a alors déclaré que ce différend allait se régler au poste de police. Des fourgonnettes sont aussitôt apparues devant l’entrée de l’établissement. Nous avons d’abord refusé d’y monter, mais il est rapidement devenu apparent que nous n’avions pas le choix. En chemin, nous vivions un étrange mélange d’indignation et de peur tout en nous racontant des blagues au sujet de la prison d’Alcatraz.

Mes cinq compagnons ont été placés dans une cellule tous ensemble et j’ai été placée dans une cellule pour les femmes. Elle faisait environ 10 mètres carrés avec un plancher en béton, un banc sur l’un des murs et un gros seau au milieu pour y faire nos besoins. Il y avait cinq prostituées avec moi.

J’étais en sueur, épuisée, affamée et effrayée, mais j’avais encore ce numéro de téléphone. À l’instar des polars d’antan, un vieux téléphone trônait sur l’un des murs. J’ai composé le numéro à Ottawa et on m’a répondu. Le même représentant que plus tôt m’a dit être sous le choc de la rapidité à laquelle les choses s’étaient détériorées et il m’a demandé d’être patiente pendant qu’il contactait le consul général qui viendrait nous libérer.

Il est arrivé vers 6 h du matin. Nous entendions des tractations en anglais et en arabe à l’autre bout du couloir. Vers 8 h, on nous a dirigés, échevelés et stressés, vers une salle d’attente. Le consul général nous a remis un document que nous devions tous signer. On nous a expliqué que ce document était une déclaration que nous « acceptons de ne plus jamais mal nous comporter à Dubai ». Nous avons hésité un instant, mais nous l’avons signé. Tout ce que nous voulions, c’est sortir de là, nous laver, manger et dormir. Nous devions quand même monter sur scène ce soir-là.

Le consul général nous a escortés jusqu’au garage souterrain de l’hôtel où un représentant nous a remis un sac poubelle avec nos affaires et une enveloppe avec nos papiers et nos devises. Nous devions compter l’argent, vérifier nos documents et signer une décharge.

On nous a ensuite reconduits dans un complexe d’appartements miteux avant de nous remettre les clés d’un appartement avec deux chambres à coucher et une salle de bain. Pendant que les hommes s’obstinaient au sujet des lits, je me suis effondrée sur le canapé. Quand je suis arrivée à la salle de spectacle ce soir-là, j’ai été à la rencontre de gens responsables de l’hospitalité et fait valoir un besoin de vie privée qui, je le savais, toucherait certaines de leurs cordes sensibles culturelles. J’ai fait valoir qu’une femme seule dans un appartement avec plusieurs hommes « qui ne sont pas mon mari » mettrait ma réputation à risque. Soyons francs, j’ai tourné avec des hommes pendant des années. Mais l’instinct de survie peut nous faire faire des choses étranges. Ils m’ont offert une chambre individuelle.

Une fois le dernier mois de ce contrat achevé, de retour au bercail, j’avais hâte de travailler sur mon album. La préproduction de mon album a été cathartique. Par contre, il m’a fallu trois mois de réadaptation afin de retrouver ma voix d’avant cette mésaventure.

Et j’ai classé cette triste expérience dans le dossier : ce qu’il ne faut pas faire afin de financer un album.

Les salles de spectacle doivent offrir des boissons non alcoolisées

publié 07/11/2019

Par Damhnait Doyle

Une version plus courte de ce billet de blogue écrit par Damhnait Doyle, membre du conseil d’administration de la SOCAN, a été publiée sur le site Web du Toronto Star le 10 juillet 2019 ainsi que dans la version imprimée du quotidien le 11 juillet 2019. En voici la version intégrale.

J’ai commencé à boire quand j’ai commencé à œuvrer dans l’industrie de la musique.

J’étais une jeune fille de Terre-Neuve incroyablement timide et introvertie à peine sortie de l’école catholique qui s’est retrouvée dans les rues de Toronto. J’étais jeune, naïve et entourée de gens que j’admirais et idolâtrais depuis toujours. J’avais le syndrome de l’imposteur.

Mon premier simple a été un succès instantané et du jour au lendemain, mon vidéoclip tournait plusieurs fois par jour à MuchMusic. J’étais habitée d’une profonde anxiété. C’est ce qui arrive lorsque votre plus grande peur est que les gens vous regardent et que vous gagnez votre vie en montant sur scène. J’étais tellement nerveuse que j’ai vomi dans une chaudière dans les coulisses de mon premier spectacle comme tête d’affiche (l’alcool n’y était pour rien). Peu de temps après, quelqu’un m’a payé un verre de téquila avant de monter sur scène, et boum ! Je venais de trouver le courage sous forme liquide. Soudainement, ma peur s’était transformée en adrénaline. J’avais trouvé la solution.

Les musiciens ne boivent pas comme les gens ordinaires. On boit avant, pendant et après nos spectacles, quand on est en congé, quand on se déplace, au bar de l’aéroport, au bar de l’hôtel, dans l’autobus, à l’arrière de notre fourgonnette, on boit quand notre spectacle est pourri, quand notre spectacle est génial, quand notre chanson joue à la radio, quand notre chanson ne joue pas à la radio, quand on est au-dessus de tout ou quand on se fait arrêter. Dans les cercles musicaux, l’alcool est à la fois le voyage et la destination.

Quand on boit, on ne sent rend pas compte que l’alcool est un voile qui étouffe notre intuition. Votre corps a beau crier « Qu’est-ce que tu fais, bordel ? Arrête de boire ! » mais votre cerveau vous dit « Wow, mon voile adore ce Rioja ». L’alcool coupe la communication entre votre cerveau, votre corps et votre esprit. Et lorsque l’on souffre de dépression et d’anxiété, comme c’est le cas de tant que créateurs, l’alcool qui vous donne l’impression d’avoir un peu plus de contrôle sur cette anxiété est en fait en train de construire un véritable bûcher autour de votre corps. Rajoutez à ça trois semaines d’innombrables heures sur la route et rien d’autre que de la bouffe de Tim Horton’s, et vous avez un désastre imminent.

J’ai pris conscience il y a environ un an que l’alcool ne m’apportait plus rien de bon. C’était assez. Jamais auparavant je n’avais entrevu cela comme une option. Sur papier, tout allait bien. Les gens me disaient « mais pourquoi arrêterais-tu de boire, je bois bien plus que toi. » C’est comme si la société nous disait que les seules raisons valides d’arrêter de boire sont le fait de se faire jeter en prison ou arrêter pour conduite avec facultés affaiblies. Mais la sobriété commence à prendre du galon. Il y a une prise de conscience collective qu’on n’a pas à boire parce qu’on a toujours bu et parce que tout le monde boit encore.

J’écris ces lignes parce que je n’ai pas vu beaucoup de gens en parler autour de moi, et chaque fois que quelqu’un en parlait, j’étais ravie. Il y a plein de musiciens sobres et très cool, croyez-moi. Je le sais parce que j’ai « googlé » cette phrase des centaines de fois depuis août 2018. Ça aide beaucoup de savoir qu’on n’est pas seul, alors j’ajoute ma voix à la chorale pour qu’elle se fasse entendre encore plus.

Outre fonder une famille, arrêter de boire a été, et de loin, l’une des meilleures choses que j’ai faites de me vie. Et je vous rappelle que j’ai chanté « Will the Circle Be Unbroken » avec Willie Nelson chaque soir pendant deux semaines en compagnie de mon groupe Shaye. Ne pas boire, c’est génial.

Je ne mentirai pas, j’ai trouvé ça très du d’arrêter.

Il a fallu que je refasse toutes les connexions nerveuses et sociales de mon cerveau. Premier spectacle sans boire, première conférence sans boire, premier voyage d’écriture sans boire, première session en studio sans boire. Il faut beaucoup de courage et de détermination pour contrer l’automatisme de boire. Je ne peux pas imaginer le combat quotidien des musiciens qui luttent contre de vraies dépendances aux drogues dures et à l’alcool. Ils doivent travailler constamment entourés des choses qui menacent leur vie même.

Je ne connais aucun autre métier où il est permis de boire tout l’alcool — gratuit, gratuit, GRATUIT ! – qu’il nous plaît, mais qu’on s’attend à ce que vous buviez, dans une certaine mesure. Malgré tout, ce fut un choc, quand j’ai arrêté de boire, de constater à quel point il y a peu d’options non alcoolisées (non, l’eau et les boissons gazeuses ne comptent pas) dans les bars et les salles de spectacle du Canada. Je crois qu’il devrait y avoir une bonne option non alcoolisée partout où les musiciens se rendent pour travailler – et oui il s’agit d’un travail, même si pour vous c’est le soir, vous vous amusez et c’est votre groupe préféré. Parfois, on a seulement envie d’avoir quelque chose dans la main qui nous permet de nous fondre dans la foule sans avoir à expliquer pourquoi on ne boit pas. Et n’oublions pas que les bières non alcoolisées sont délicieuses, goûtent exactement comme une bière normale, n’ont que 30 calories et ne vous donneront ni une gueule de bois ni une bedaine de bière.

Par ailleurs, la marge de profit des bières NA est la même, sinon plus élevée, que celle des bières normales. Les salles de spectacles et les bars n’ont besoin d’en stocker qu’une seule rangée, une seule. Je ne dis pas qu’elles devraient être le même prix que les autres bières, mais je ne m’en plaindrai pas si cela signifie que j’ai cette option.

On a parlé de l’aspect santé mentale et dépendance, mais il y a aussi l’aspect #metoo. Le mouvement #metoo a démontré avec éloquence que ne rien faire au sujet de quelque chose d’aussi horrible, ça pourrit, et si on n’agit pas rapidement, on se désintègre. Heureusement, notre industrie a ouvert le dialogue sur cette question : comment pouvons-nous réparer les choses et les prévenir afin que cela ne se reproduise plus ? Il faut regarder les faits et admettre qu’il y a un fil conducteur derrière tout ça : l’alcool. Près de 50 pour cent des agressions sexuelles comportent une quantité excessive d’alcool. On ne peut pas forcer les gens à ne boire qu’une certaine quantité d’alcool ou à agir d’une certaine façon, mais en offrant au moins une option non alcoolisée, les statistiques sur les agressions sexuelles n’augmenteront pas.

Je tiens à remercier Allan Reid, de la CARAS, et l’équipe de la SOCAN qui se sont assurés d’offrir des breuvages non alcoolisés lors des galas des prix JUNO et SOCAN, cette année. Ça peut sembler minime, mais ça crée un effet d’entraînement. J’aimerais que nous, de l’industrie, nous regroupions afin de nous assurer que tous les festivals, clubs, bars, et tous les autres endroits où les musiciens se rendent pour travailler offrent une option non alcoolisée. D’ici là, je vais continuer à faufiler mes bières NA dans les bars afin d’y avoir encore plus de plaisir qu’auparavant.

La révolution numérique favorise un processus créatif précipité, moins talentueux

publié 10/12/2017

Par Miranda Mulholland

Formée classiquement en violon et en chant, Miranda Mulholland est très demandée pour son talent dans de nombreux styles musicaux. Elle est membre du duo Harrow Fair ainsi que du trio de violonistes Belle Starr, en plus de faire des apparitions occasionnelles dans le spectacle de violons Bowfire. Elole est devenu le vaisseau amiral de sa propre maison de disque, Roaring Girl Records; elle a établi le festival de musique Sawdust City dans la ville historique de Gravenhurst, en Ontario; elle est membre du conseil des gouverneurs du Massey Hall/Roy Thomson Hall; et elle siège au conseil de la Canadian Independent Music Association (CIMA).

J’adore regarder les ébauches d’une œuvre d’art. J’adore les premières versions d’une nouvelle, d’une chanson ou d’un poème. J’adore les esquisses d’une toile. Récemment, j’ai vu une esquisse à l’huile de la toile « The Haywain » de John Constable au Victoria and Albert Museum, à Londres.
On y dénote évidemment le talent de l’artiste, mais ce qui frappe, lorsqu’on la compare avec l’œuvre finale qui est exposée à la National Gallery, c’est la réflexion, les décisions et la composition qui sont entrées dans la création de cette œuvre finale. Je préfère presque l’esquisse.

David Galenson, un économiste spécialisé en art, a abordé le processus de création. Il établit une différence entre l’éclair de génie et le laborieux processus de création. On entend souvent parler du premier cas, ce qu’il appelle les « innovateurs conceptuels ». Ces auteurs-compositeurs qui ont écrit un succès No. 1 en quelques minutes. Ces peintres qui ont créé un chef-d’œuvre en quelques coups de pinceau. Cette idée remonte à la Grèce antique et à ses muses qui distribuent des idées de génie. Mais la notion que tout est créé de cette manière ignore le travail éreintant et les innombrables et minutieuses révisions derrière les créations de la majorité des artistes. Ceux-là, ce sont les « innovateurs expérimentaux ».

Il a fallu six ans à Leonard Cohen pour écrire « Hallelujah ». Bruce Springsteen a planché six mois sur les paroles de « Born to Run ». Margaret Mitchell a passé 10 ans à l’écriture de Gone with the Wind, tandis que Alistair Macleod a créé son merveilleux No Great Mischief en 13 ans.
Créer une œuvre d’art, c’est appliquer un certain scepticisme à ce qui est venu avant, ainsi que l’utilisation de sa curiosité, ce qui permet à l’imagination d’arriver à quelque chose d’entièrement nouveau grâce au talent. Dans notre monde où tout va de plus en plus vite, il est crucial d’utiliser une vision à long terme. Les gouvernements, les investisseurs, les éditeurs et les maisons de disque doivent garder à l’esprit que la plupart des artistes ont besoin de temps pour se développer, grandir, et réaliser leur vision.

Prenons l’exemple de Malcolm Gladwell, l’auteur de The Tipping Point : lorsqu’on lui demande de s’exprimer au sujet de la pression que l’industrie de l’édition exerce sur les auteurs pour qu’ils écrivent rapidement, il dit « Un travail de qualité requiert du temps. En tant qu’auteur, l’expérience des auteurs autour de moi démontre que ceux qui échouent sont ceux qui sont trop pressés. Le problème de la littérature aux États-Unis actuellement n’est pas un échec de quantitatif. C’est un échec qualitatif. »

Le climat social actuel est de plus en plus éloigné du temps et du talent. La notion que tout le monde peut enregistrer un album dans sa chambre à coucher et l’offrir gratuitement en téléchargement est, en théorie du moins, une forme de démocratisation, mais elle soulève une question : devriez-vous le faire simplement parce que vous le pouvez ? Il s’agit d’un véritable mouvement d’« amateurisation », un concept qui, lorsqu’on l’applique de manière pratique, est d’une valeur douteuse pour le consommateur.

Lorsque j’étais en secondaire 1, je faisais partie d’un quatuor à cordes qui jouait dans les mariages. Notre violoncelliste avait créé ce groupe et s’occupait de nos engagements. Elle était également la moins bonne du groupe, musicalement, et ne s’exerçait pas suffisamment à son instrument. Lors du dernier mariage durant lequel j’ai joué avec le quatuor, la mariée avait demandé que nous jouions le Canon de Pachelbel, une des pièces les plus demandées dans les mariages et une pièce que vous avez sûrement déjà entendue. La partition du violoncelle comporte huit notes jouées dans la même séquence tout au long de la pièce. Elle n’a même pas réussi à jouer cette séquence sans faire d’erreur et nous avons tous passés pour une bande d’amateurs. Après le mariage, j’ai tenté d’être diplomate et suggéré que nous répétions « en groupe » plus souvent avant de chercher de nouveaux engagements payants.

Sa réponse : la famille de la mariée semblait satisfaite et n’a pas remarqué ses erreurs. Et c’est là où j’ai un problème : on nous engage justement pour remarquer ces erreurs. On nous engage parce que nous sommes des experts, des arbitres du bon goût et du talent. Lorsque les termes de cette entente deviennent flous, la qualité en souffre. Les arbitres du bon goût respectés ont été éliminés par la diminution des budgets et remplacés par des algorithmes.

J’ai reçu des services plus que décevants de la part d’Uber et de Airbnb, j’ai lu des « nouvelles » vraiment mal écrites et des billets de blogue — ce soi-disant « journalisme citoyen » — qui se contentent de régurgiter des communiqués de presse, et je me suis demandé quand nous étions devenus si effrayés par le talent et l’expertise.

Les véritables arbitres du bon goût sont en voie d’extinction. La production de contenus a connu une croissance exponentielle au cours des 20 dernières années. La critique et le public sont submergés par les choix qui s’offrent à eux tandis qu’au même moment, les arbitres du bon goût sont mis à pied et remplacés par des amateurs.

L’un des supposés bénéfices de la révolution numérique dont nous sommes tous désormais bien conscients est le ciblage. Grâce aux vastes quantités de données récoltées à notre sujet, nous pouvons cibler notre auditoire avec une grande précision. Cette précision permet à des créneaux de marché très nichés de trouver leurs consommateurs.

Le hic, c’est que les niches de marché ne sont pas chose simple. Car puisque le système de diffusion en continu est fondé sur les parts de marché, la minuscule fraction de sou que vous touchez par diffusion diminue dramatiquement si votre musique n’est pas grand public. Moins on l’écoute, moins elle se retrouve dans les algorithmes de listes d’écoute et moins elle sera jouée, si elle l’est… Les niches de marché sont comme l’ourobouros, ce serpent qui mange sa propre queue. Non seulement ça, mais en raison de l’infime proportion du marché qu’elles représentent, elles sont parfois tout simplement oblitérées.

Pourtant, favoriser ces niches est important. Pourquoi ? Prenons l’exemple d’une langue : elles contiennent toutes des mots qui sont rarement utilisés. Ce ne sont pas des mots grand public. Mais ces mots expriment absolument et complètement un sentiment. Saviez-vous que le mot abstème signifie « qui ne boit pas de vin » ? Ce n’est pas un mot qu’on utilise fréquemment, mais je suis tout de même heureuse qu’il existe.

Lorsque nous limitons et entravons l’accès à ces mots, nous limitons notre pensée. Souvenez-vous de Winston Smith dans 1984, un roman qui est de plus en plus prophétique chaque jour. Son travail était de purger le dictionnaire de ses mots afin de limiter et de contrôler la pensée, créant ainsi la « novlangue ». Des outils comme les correcteurs et prédicteurs de texte accélèrent ce processus.

Je crois également que les algorithmes menacent de nous limiter et de nous contrôler. Leurs calculs sont basés sur des décisions que vous-même et des milliers de gens aux goûts similaires avez prises auparavant. Cela limite l’imagination, les découvertes inattendues, et les choix contre-intuitifs qui ont le pouvoir de changer radicalement notre façon de penser. Et n’est-ce pas justement là tout le pouvoir de l’art : changer notre façon de penser ?

Mais alors, quelle pièce maîtresse nous manque-t-il ? On la trouvera dans le processus de création artistique. C’est la clé de voûte de la créativité : l’imagination. L’imagination engendre le scepticisme, pas à travers le doute, mais à travers la curiosité. Elle nous permet de ne pas accepter les absolus et les idées reçues, elle nous permet d’entrevoir de nouvelles perspectives, de nouvelles solutions et de nouvelles réalités. Nous pouvons utiliser les outils que sont le scepticisme et la curiosité afin de prendre possession de nos propres décisions et accéder à de pensées, découvertes et inspiration nouvelles et excitantes.

Créer des pubs ciblées pour des nouvelles, de la musique, des suggestions de lecture et d’autres produits susceptibles de nous plaire est facile. Mais facile ne veut pas toujours dire bon. Nous nous devons d’être plus sceptiques que jamais et de reprendre possession du pouvoir d’être nos propres arbitres du bon goût.

Une crise, mais pas la fin d’une carrière

publié 05/30/2017

Par Unison Benevolent Fund

Le Fonds de bienfaisance Unison a commencé par une idée griffonnée sur une serviette en papier en 2009. Sous le choc d’un accident catastrophique qui a laissé un brillant musicien dans une situation désespérée, les vétérans de l’industrie de la musique Jodie Ferneyhough et Catharine Saxberg ont été témoins de l’incroyable compassion et de l’immense générosité de la communauté musicale canadienne, mais ils savaient qu’il était possible d’en faire encore plus pour offre un filet de sécurité aux membres de l’industrie qui se retrouvent en fâcheuse position. Huit ans plus tard, Unison est réellement devenu une ressource robuste pour les professionnels de l’industrie canadienne de la musique en situation de crise.

Tous les services offerts par Unison — counseling, soutien au mieux-être et aide financière d’urgence­sont offerts gratuitement et dans la plus grande discrétion. C’est pourquoi Unison est vraiment reconnaissante lorsqu’une personne témoigne publiquement de leur expérience et du rôle que l’organisation a joué dans leur vie. L’un des artistes qui l’a récemment fait est Kaleb Hikel, le compositeur et musicien derrière The Sun Harmonic. Nous vous présentons donc ses réflexions sur ce qui l’a mené vers Unison.

Comment avez-vous découvert le Fonds de bienfaisance Unison et que cherchiez-vous ?
On m’a recommandé Unison, un ami à moi qui est aussi dans l’industrie de la musique. On discutait pendant notre pause dîner de la douleur aux poignets que j’avais récemment commencé à ressentir tant à mon travail que lorsque je joue de la musique. À ce moment-là, je n’avais aucune idée de ce que ça signifiait et jusqu’où ça irait. On m’a diagnostiqué une tendinopathie au poignet gauche en août 2015 et deux mois plus tard au poignet droit. J’allais avoir besoin de soutien pour pouvoir quitter mon emploi et traverser la longue période de convalescence. Je savais que je n’arriverais pas seul à quitter mon emploi et cesser de jouer, écrire et enregistrer de la musique.

Quel soutien avez-vous reçu qui vous a été le plus bénéfique ?
J’ai passé tout mon temps à me concentrer sur la guérison des microtraumatismes répétés dont je souffrais aux deux poignets. Je me rendais dans une clinique de Toronto chaque semaine et Unison m’aidait à payer mes dépenses de base à la maison. Sans le soutien d’Unison, la seule autre option que j’aurais eue aurait été de démanteler mon studio et d’abandonner tous mes projets d’enregistrement. C’était une période très confuse.

Quelles ressources la communauté musicale canadienne aurait-elle pu fournir en soutien aux personnes qui se retrouvent dans des situations similaires à la vôtre ?
Je crois qu’il y a un certain tabou à parler de blessures ou de sacrifices mentaux ou physiques dans la carrière d’un musicien. On parle toujours d’inspiration, de transpiration et de détermination sur la scène musicale, mais notre corps et notre esprit paient pour tout ça. Je crois qu’il devrait y avoir plus de ressources afin de prévenir les blessures. Plus de présence aux conférences, festivals, en ligne, partout où se trouvent des musiciens qui n’ont pas encore subi de blessures.

Comment votre vie en tant que professionnel de l’industrie de la musique a-t-elle changé ou évoluée depuis que vous avez communiqué avec Unison.
Ma vie a régressé puis s’est réinventée et peut-être un peu revigoré depuis que j’ai communiqué avec Unison. Je suis passé d’une situation où je lançais mes projets autoproduits et partais en tournée d’un bout à l’autre du pays à celle de ne pas du tout pouvoir toucher mes instruments pendant trois mois entiers. Mon écriture a été grandement affectée, mais ironiquement, ça m’a inspiré, surtout que je ne pouvais qu’écrire et que je jouais très peu. Je ne suis pas encore officiellement remonté sur scène — je n’ai pas joué plus de trois chansons sur scène — depuis août 2015 alors que j’avais joué sur la plage à Grand Bend. J’espère remonter sur scène cette année afin de pouvoir partager toutes les émotions et les chansons que j’ai écrites durant cette longue, mais créative convalescence.

Des conseils ou des encouragements à transmettre aux gens qui songent à communiquer avec Unison ou un autre organisme du genre ?
Ce que j’ai trouvé le plus difficile c’est de prendre ça très au sérieux, très rapidement. Les luttes sont quotidiennes dans le domaine de la musique et dans la vie des musiciens indépendants, mais ma blessure s’est déclarée trop rapidement pour que je puisse planifier quoi que ce soit. J’ai dû me regarder dans le miroir et me dire, « ça pourrait être la fin de ta musique », afin de me convaincre qu’une pause valait mieux qu’une fin. J’encourage tous ceux qui sont sur le point de se blesser ou en convalescence de garder leur art à l’esprit. Continuez de créer, sans empirer votre blessure, bien entendu. Ce fut une des périodes les plus créatives de ma vie, et c’est quelque chose d’incroyablement positif qui est ressorti d’une période très négative de ma vie.

Pour en savoir plus sur les programmes gratuits et confidentiels offerts par Unison aux professionnels canadiens de la musique, ou pour faire un don, visitez le fondsunison.ca.

Drake : plus qu’un rappeur

publié 03/29/2017

Par Howard Druckman

Après les Grammy Awards 2017, où « Hotline Bling » a remporté le trophée de la meilleure performance rap/chantée et celui de la meilleure chanson rap, Drake a déclaré, sur les ondes de la radio OVO Sound d’Apple Music : « On me qualifie d’artiste noir, comme hier soir [aux Grammys], je suis un artiste noir… Apparemment, je suis un rappeur, même si “Hotline Bling” n’est pas une chanson rap ». Il se retrouve catalogué comme artiste rap même si « Hotline Bling » est réellement une chanson pop.

À tout dire, Drake a des goûts musicaux remarquablement éclectiques. Sur sa nouvelle « playlist » (qui est en fait un album) intitulée More Life, on peut entendre des échantillonnages de Lionel Ritchie (« All Night Long »), Earth Wind & Fire (« Devotion »), du DJ sud-africain Black Coffee (« Superman »), de l’artiste australien Hiatus Kaiyote (« Building a Ladder ») et même un petit extrait du thème musical du jeu vidéo Sonic the Hedgehog. Il y explore des genres musicaux tels que l’afrobeat, le grime, la musique arabe en plus de poursuivre son exploration des styles musicaux caribéens comme le dancehall, le trap et d’autres qu’il nous a présentés (ainsi qu’au monde entier) sur VIEWS.

Drake est un avide auditeur, et porte-étendard, de tous les styles musicaux. Prenez l’exemple de son travail de curateur pour l’accompagnement musical d’une exposition d’œuvres d’artistes afro-américains des 70 dernières années présentée par la galerie d’art Sotheby’s S|2 : on y retrouvait entre autres la pièce « 32-20 Blues » du pionnier du genre, Robert Johnson. Ce qui est encore plus étonnant, c’est que Drake affirme qu’il écoute cette chanson avant chacun de ses spectacles, parce que « c’est comme ça que je me prépare. »

Un autre bon exemple de cet éclectisme est l’échantillonnage qui est au cœur de « Hotline Bling », tiré d’une pièce de Timmy Thomas — « Why Can’t We Live Together? », le seul succès de cet artiste — parue en 1972, une chanson au tempo plutôt lent qui plaide pour la paix dans le monde. Drake serait tombé amoureux de cette chanson après que son bras droit et réalisateur Noah « 40 » Shebib lui ait fait découvrir. Dans une entrevue accordée à Nardwuar, qui lui a fait entendre un message de remerciement de Thomas, Drake a répondu : « je veux le remercier d’avoir fait cette incroyable musique du temps qu’il faisait de la musique. Et surtout d’avoir créé quelque chose d’intemporel, parce que c’est très difficile, et pas juste quelque chose qui vous touche encore des années plus tard, mais quelque chose qui est tellement bon qu’on peut en prendre un petit bout et faire quelque chose d’autre avec. Ça prend une création réellement exceptionnelle. »

Mais l’un des exemples les plus remarquables entre tous fut cette brève fuite en ligne d’une pièce où Drake chantait un couplet de la pièce « These Days » une ballade aussi triste que magnifique que l’auteur-compositeur-interprète Jackson Browne avait écrite pour la chanteuse de Velvet Underground, Nico, en 1967. Drake a fait équipe avec Babeo Baggins de Barf Troop afin de l’enregistrer pour un EP de reprises. « C’est bien simple, “These Days” est ma chanson préférée », avait alors déclaré Baggins au magazine Fader. « Je l’ai partagée avec mon ami qui ne l’avait jamais entendue avant. Il l’a beaucoup aimée, il a dit que c’était vraiment une grande chanson. » La version non autorisée de Drake a depuis belle lurette été retirée d’Internet et Baggins ne l’a pas publiée, mais vous pourrez tout de même entendre la version de 1973 par Nico ici.

Peut-être que c’est parce qu’il écoutait les disques dans la collection de son père, lorsqu’il était plus jeune. Peut-être qu’il a tout simplement l’esprit très ouvert, musicalement. Peut-être qu’il se lasse facilement et qu’il a constamment besoin d’explorer. Peut-être un peu de tout ça. Mais peu importe la raison, Drake est en contact avec toutes sortes de musique, et c’est pour cette raison que sa propre musique est si solide.